Bertrand Westphal

  • Nous nous garons, nous voilà soulagés. Mais si nous nous avisions de repartir ? Nous risquerions de nous é-garer. La séquence est brutale : ... se garer... s'égarer. Sortis du stationnement, serions-nous irrémédiablement perdus ? La langue française affirme qu'il n'y a rien entre le garage et l'égarement, rien sinon la vague étendue qui supporte l'aventure. Se mettre en mouvement serait donc se fourvoyer à coup sûr, errer au pied de moulins à vent, devant des géants, allez savoir.
    Les égarements auraient de quoi nous effrayer.

  • Planter des piquets, dresser murs et murets, ouvrir des guichets. L'être occidental se complaît en des clivages qui l'aident à conforter ses fantasmes territoriaux. Et le globe de se transformer à ses yeux en pelote de lignes et de frontières étanches, en vaste cage des méridiens qui, sur un mode empreint de mélancolie, sanctionnerait la nature immuable des choses.
    La littérature et les arts s'accommodent parfois de cette trompeuse évidence. Pour plus d'un, le canon artistique est l'expression d'un ethnocentrisme. Pour plus d'un, l'universalisme culturel est la marque d'une occidentalisation, voire de la globalisation en cours.
    Imaginera-t-on une alternative ? un monde qui privilégierait la périphérie et dont le centre libéré du carcan global véhiculerait un début d'équité ? De-ci, de-là, par-delà les océans, des écrivains ont fait preuve de cette sorte d'imagination, des artistes aussi, nombreux, pour qui le globe et les cartes ont fini par devenir la matière d'une pensée fluide à portée planétaire.

  • Les cartes donnent souvent l'impression que le monde est saturé et que la surface de notre fragile planète a renoncé à la dimension du mystère. Ce sentiment d'accomplissement est trompeur. Il est le propre de la modernité occidentale. Tout au long de son histoire, l'Occident n'a eu cesse d'affronter les espaces ouverts pour les transformer en lieux clos sans que ce verrouillage eût jamais été décisif. Tant mieux, car, à chaque fois qu'il rouvre sur un horizon nouveau, le monde suscite l'éblouissement. Les Argonautes et Ulysse ont connu cette sidération, de même que Christophe Colomb à sa manière.
    L'art du lienzo aztèque, les lignes de chant des Aborigènes australiens et la cartographie extrême-orientale confirment que l'Occident ne détient pas le monopole de la vision géographique du monde. Et plutôt que de réserver les océans aux seules caravelles de Colomb, on lancera aussi dans l'aventure Abou Bakari II, empereur malinké, et Zheng He, amiral chinois.
    Ces tours et détours à travers espaces et lieux d'hier et d'aujourd'hui postulent l'existence d'un monde plausible qui sonnerait le glas des revendications hégémoniques de l'Occident.


    Bertrand Westphal est né en 1962. Il enseigne la littérature comparée à l'université de Limoges où il dirige une équipe de recherche.

  • Les sciences humaines ont durablement accordé la priorité à l'analyse du temps. L'espace était perçu comme un contenant, la scène anodine sur laquelle se déployait le destin des êtres. Mais depuis quelques décennies la relation entre les deux coordonnées fondamentales de l'existant s'est équilibrée. Cet essai expose une réflexion sur la représentation de l'espace dans les univers fictionnels, dont il sonde les liens intimes avec la réalité, la sphère du référent. Dans un environnement postmoderne où la perception du réel est affaiblie et le simulacre triomphant, les arts mimétiques, auxquels la littérature ressortit, sont désormais à même de proposer une nouvelle lecture du monde, géocritique, où interviennent la théorie littéraire, la géographie culturelle et l'architecture.

  • L'inflation livresque est galopante. Les rayonnages des bibliothèques croulent.
    Italo Calvino proposa un jour d'empiler les livres jusque sur la lune. On s'y perdrait presque ! Mais, heureusement, il reste quelques repères stables, parmi lesquels on rangera la littérature autrichienne. C'est ce qu'ont encore prouvé, au fil de ces dernières décennies, Thomas Bernhard, Andreas Okopenko, Gregor von Rezzori, Milo Dor, Peter Handke, Christoph Ransmayr, Gerhard Roth, Marlene Streeruwitz, Norbert Gstrein ou Peter Stefan Jungk.
    C'est leur parcours, tantôt fictionnel, tantôt autofictionnel, mais toujours austrofictionnel, que l'on s'efforce de suivre ici. S'en dégage à n'en point douter une géographie de l'intime qui conduira le lecteur de Vienne jusqu'à Londres ou Tokyo, des rives du Danube jusque sur un pont de l'Hudson. Car autant le reconnaître d'emblée, l'intime ne se contente plus du lieu clos. Il investit désormais les grands espaces du monde.

  • Il serait tentant de placer en regard deux modes de représentation a priori éloignés : celui du tourisme et celui des esthétiques littéraires, cinématogra-phiques, picturales, etc. Ce rapprochement n'a rien d'incongru. Sans doute est-ce dans l'infinie variation des discours - dont certains portent sur le tourisme - que la réalité se niche : sens et non-sens, territoire et déterritorialisation, géographie de l'incertain, mais aussi géographie des relations. La réflexion sur les liens entre espaces, tourismes et esthétiques constitue sans aucun doute un « laboratoire des possibles » propre à libérer la littérature et les autres arts de la tour d'ivoire dans laquelle ils ont souvent été enfermés. Ce volume recueille, selon une pluralité d'approches différentes, les points de vue des géographes et des sociologues, des traducteurs et des opérateurs culturels, aussi bien que des littéraires prêts à mettre en discussion le rôle de la fiction dans une perspective spatiale et dans le cadre précis des relations entre tourisme et arts mimétiques (dont la littérature) . Le débat est ouvert - un débat qui signe à coup sûr le retour du « hors-texte » dans le texte.

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