Branimir Scepanovic

  • Un homme court, seul. Deux chasseurs qui campent par là le voient passer. Surpris de cette intrusion, « comme enivrés par l'âcre odeur de la forêt », ils décident de le rattraper. L'homme repart, les deux chasseurs sur ses talons. S'ensuit une battue farouche, où l'incompréhension se mue en haine.
    Intrigue dépouillée à l'extrême mais d'une infinie complexité secrète, La Bouche pleine de terre est une oeuvre inclassable qui oscille entre fantastique, absurde et réalisme ; entre allégorie, roman ou conte.
    Comme dans le texte qui l'accompagne, La Mort de M. Goluža, autre histoire d'un intrus qui bouleverse le monde dans lequel il surgit, Branimir Šcepanovic fait admirer son style saisissant et son imagination débridée. Deux textes inoubliables, tendus par une angoisse croissante, qui contemplent l'existence humaine d'un oeil mi-amusé, mi-résigné.

  • Le lecteur qui se souvient de la fuite éperdue et pathétique du mort en sursis de La Bouche pleine de terre retrouvera avec émotion, dans les trois nouvelles réunies ici, l'univers fascinant de Branimir Séepanovié.
    Morts en sursis, nous le sommes tous, mais seuls les grands artistes parviennent, avec des symboles d'une transparence universelle, à cristalliser les tenants et les aboutissants de notre condition. Or, c'est bien une telle méditation fondamentale qui fait de Monsieur Golouja, suicidé en puissance dont l'adieu aux beautés de la terre se donne ici sur le ton tragi-comique d'une fable, notre frère humain.
    Et la même résonance cosmique élève le banal fait divers de La Honte au niveau du bilan métaphysique. A quoi rime donc l'intrusion de l'homme sur terre ? Et qu'est-ce que cette sacrée conscience qui taraude le plus endurci d'entre nous, à l'instant où le fil ténu de son existence se trouve menacé d'être coupé net ? Ces questions essentielles, Branimir Scepanovic les pose en romancier, dans ces récits qui ont l'ardeur du feu et la plénitude sensuelle de la vie même.

  • Ici et là surgit dans le monde de Scepanovic un être qui veut être plus qu'une allégorie humaine, un être qui veut agir en aimant, marcher en rusant, esquisser une malice, un amour, un geste tendre. Mais alors la meute grise des hommes-simulacres se lance à sa poursuite. Et cette chasse à l'homme est ce qui nous bouleverse le plus dans l'oeuvre déjà si mûre de Scepanovic. C'est cette chasse au vivant organisée par la meute sociale qui hante et définit l'étrange univers de cet écrivain.

  • Un homme se rend dans son Monténégro natal, afin de mettre fin à ses jours. Il quitte le train lors d'un arrêt pour continuer dans la nuit, à pied. « Il savait seulement que jamais il ne reverrait ces petits villages monténégrins où il avait connu jadis le bonheur et la souffrance, car, en cet instant, il plongeait ses regards en lui-même comme dans les profondeurs de la nuit et faisait, sans une larme, ses adieux au monde entier. » Ses pas vont le conduire vers le campement de deux chasseurs. Leur rencontre ressemble un peu à celle d'animaux sauvages, surpris de voir qu'ils ne sont pas seuls à hanter la forêt. Avant que quiconque ait parlé, le suicidaire, dont on apprend qu'une maladie le condamne, rebrousse chemin et s'enfuit. Les deux campeurs sont surpris. Ils décident de lui courir après, « nous voulions seulement lui expliquer qu'il était stupide de se sauver et que, s'il avait des ennuis, nous ne demandions qu'à l'aider ». Commencent alors soixante-dix pages de poursuite. Au désir de venir en aide, va succéder chez les poursuivants, de la colère puis une haine farouche aiguisée par la chaleur, les ronces, l'incapacité à rattraper le fugitif.
    Récit fulgurant et visionnaire, La Bouche pleine de terre raconte la fuite de cet homme pourchassé dans une vaste forêt. En faisant alterner le point de vue des poursuivants et celui du fugitif, ce texte entraîne le lecteur dans une course haletante, symbolique et métaphysique.

  • Dans ce recueil de nouvelles inédites, l'auteur de "La bouche pleine de terre" prouve une fois de plus que la littérature peut atteindre sa plénitude dans le récit court. Les textes traduits ici pour la première fois en langue française se présentent, comme toujours avec cet auteur inimitable, comme des paraboles sur la nature humaine, riche de symboles, où l'angoisse et le désespoir distillent leur poison dans un monde impitoyable.

  • « Mais les villageois n'étaient pas naïfs : la peur grandissait dans leurs coeurs. C'est alors que le bâtard, qui sautillait sans cesse autour de lui, colporta la nouvelle qu'Isaac cherchait une odeur et ne parvenait pas à la trouver. Sans perdre de temps, les villageois se mirent à courir les champs et les étables, flairant le sol, les fleurs, l'air et les pierres. Ils se penchaient au-dessus des haies, grattaient les racines, se glissaient dans le foin. Puis ils commencèrent à lui apporter des pommes pourries, des pommes de terre frites, du basilic, M. de l'absinthe, des chiffons brûlés, de l'hydromel, dans l'espoir qu'en humant tout cela la mémoire lui reviendrait. Il hochait la tête : tout était vain. Ils comprirent alors, désespérés, que tout espoir était perdu, car ils n'avaient pas d'autre moyen de se mettre en valeur et de gagner son amitié. » Radiographie sans pitié d'une communauté déchirée par la bêtise, l'envie, la couardise, dont parfois le prêtre, un étonnant ennemi de Dieu, dresse le portrait prophétique. L'action se déroule dans un village de montagne où les plantes et la poussière ont leurs odeurs, sur une terre abandonnée par l'amour.

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