Christophe Fourvel

  • Ce livre tisse les témoignages de personnes venues un jour ou l'autre vivre en France.
    Issues de l'Europe des années cinquante, rapatriés d'Algérie ou d'Indochine, réfugiés politiques, jeunes migrants africains nés aux abords du vingt-unième siècle, ils prêtent tous leur voix à un chant choral disant le mélange d'espoir, de souffrance, de soulagement, de nostalgie, d'envie, de peur qui constitue le sentiment de l'exilé...
    Cette rhapsodie s'enchâsse ici dans une évocation libre et personnelle du voyage mêlant les figures d'Ulysse, de Julian Jaynes, un psychologue américain aux théories audacieuses, de Jorge-Luis Borges ou encore de Pablo Neruda. Soit, une autre version du voyage, comme on sait le penser dans les pays dits riches et démocratiques.
    Alors, dans cette histoire-là, même si les bancs sont inconfortables pour la nuit, ils montrent des étoiles

  • Le premier camion n'attendait plus que moi, le reste femelle était encoigné sous les bâches. Marco n'était plus Marco au moment de la frontière. Pendant cinq ans j'ai refusé à ma bouche de le dire en albanais ou dans la langue du trottoir. Dans toutes les langues pourries du monde, pendant cinq ans, j'ai pas autorisé ma bouche à dire que Marco m'avait vendue.

    La dernière fois où j'ai eu un corps est l'histoire tristement banale d'une jeune Albanaise, trahie, vendue, prostituée.
    Dans ce texte violent et sans concession, Christophe Fourvel réussit la prouesse de donner la parole à son héroïne, qui nous conte avec ses mots, ses erreurs et ses errances, le quotidien de son arrivée en France, de son inexorable descente en enfer.
    C'est dans cette parole retranscrite, ce langage uppercut, entre les mots crus et les approximations poétiques, que la littérature crée ce miracle de pouvoir dénoncer l'horreur du monde en cherchant beauté et bienveillance au fin fond d'une humanité barbare.
    De grâce aussi, il est question dans les formes de Natalie Lamotte qui rythme le livre de ses encres rouges hésitant entre la chair et la fleur.

  • "Tu as fermé les robinets. Je suis toujours adossé au mur orange qui fait face au bac de douche et je te regarde reposer le pommeau sur son socle. Il n'y a pas de porte entre toi et moi. Il y a la collision incessante dans l'air de millions de particules d'eau qui adoucissent l'atmosphère de la pièce. Et j'imagine que c'est tout ce que nous avons vécu ensemble qui enrobe ainsi ce premier face à face de la journée. Ton visage ne réagit pas à ma présence. Il semble qu'il y ait plus important.
    Il y a le plaisir de la douche chaude qui est plus précieux, à présent, que la jouissance.
    Tu as 59 ans. Exactement comme moi. Nous les avons fêtés la semaine dernière, plutôt sobrement. Tu es nue, je te regarde, les mains dans les poches de ce pantalon en tweed bleu que j'aime porter à la maison lorsque j'ai une quantité déraisonnable de dossiers à traiter ou bien lorsque je dois découper un lapin que j'ai mis la veille à macérer, où n'importe quoi d'autre qui me paraît compliqué..."

  • La première année de la vie d'un bébé, vue par les yeux de son père. Ce récit s'attache avec tendresse à recenser les mille détails qui chamboulent le quotidien tout en explorant, de manière plus « philosophique », les données nouvelles auxquelles est confronté un jeune père. Les lecteurs ayant goûté aux joies de la paternité savoureront sans aucun doute ce livre tout en nuances, bien loin des lieux communs ressassés d'ordinaire.

  • Un homme traîne sa solitude et son ennui dans une ville d'Amérique du sud. On le retrouve plus tard dans une ville musulmane englué dans un passé que le lecteur découvre dans la troisième partie du livre. Cet homme est miné par la mort accidentelle de ses enfants et le fait de les avoir rejetés à force d'intolérance et de principes moraux stupides.

  • Chroniques des années d'amour et d'imposture est un livre gigogne : un roman où un homme écrit un roman, où la narration aime à brouiller les pistes et s'amuse à tresser de perpétuelles digressions. Tout à la fois roman familial, roman d'espionnage, hommage aux séries télévisées d'un autre temps (celui d'Amicalement vôtre ou de Mannix), cette « Chronique » ne se laisse jamais enfermer dans un genre ou un registre.
    De désabusements sentimentaux en désillusions politiques, les personnages de Christophe Fourvel avancent le long de lignes mouvantes où l'humour et la recherche de l'amour servent de boussole. Et s'il n'est pas vraiment possible ou souhaitable de résumer ce livre, c'est justement parce que les bons romans ne peuvent pas simplement se réduire à l'histoire qu'ils racontent. Éric Pessan

  • Un enfant se saisit d'un appareil photographique pour la première fois à Raqa, durant l'été 2010 et cadre des visages dans la rue. Il s'amuse parfois à en rogner une partie. Cette situation et la fiction qui va peu à peu en naître est encore un brouillon. Les visages montrés ici respiraient tous l'air commun d'un seul bout de rue. Il y a de cela treize mois. Ils de croisaient, s'apercevaient. Le drame syrien n'est pas encore perceptible parmi ces présences qui absorbent notre regard. Il est ici un film transparent, le faisceau d'une intention dont nous choisirons sans doute de recouvrir ces photographies ; un casting. Car regardons encore : les visages disposés sous nos yeux sont ceux de manifestants, de policiers, d'indics, de chabbihas (1), de mukhabarats (2), de victimes : de rebelles, d'indifférents, de pleures, de torturés. Mais aucun des costumes n'est encore endossé. Chacun est le personnage qu'il sera bientôt mais dans la plus grande discrétion.

    L'enfant sait-il de quel côté de l'Histoire vont tomber les visages qu'il fixe ?


    (1) Miliciens civils (2) Membres de la police secrète syrienne

  • Le narrateur, karatéka amateur, déroule le fil de son existence à travers les gestes de ce que les Japonais considèrent comme un art. Les kata du karatéka expriment les grands combats d'une vie. Les attitudes d'un individu face à la peur ou à la honte (Heian shôdan) ; le vieillissement (Heian nidan) ; la mort (Heian sandan) ; le désir, la sexualité (Heian yodan) et l'estime de soi (Heian godan). Un livre qui met le lecteur au tapis.

  • Le texte n'épargne ni les citoyens, ni ceux qui nous gouvernent, car la capitulation, dans une démocratie, est un acte qui se joue la plupart du temps à deux.
    Ainsi, il aurait fallu que les gens refusent dans les bars de s'asseoir sur des chaises Coca-Cola, Ice Tea, Red Bull ou je ne sais quoi d'autres. Que chacun refuse de poser son cul sur une publicité.
    À l'origine de ce consensus délétère, j'ai cherché des éléments du quotidien. Il me semble qu'il fallait commencer par « les cadeaux Bonux ». Dans mon souvenir, là fut la première oeillade du capitalisme au consommateur pour acheter sa complicité. Le cadeau Bonux, c'est le lancement de la corruption légalisée : un cadeau contre un assentiment. La porte ouverte à un pas de deux toujours plus insidieux et toujours plus ambitieux.
    Je crois aussi avoir commencé à penser ce texte lors du débat d'entre-deux tours de l'élection présidentielle de 2007. Face à Ségolène Royal qui défendait les 35 heures, Nicolas Sarkozy a dit ceci : à quoi ça sert les RTT quand on n'a pas de quoi payer des vacances à ses enfants ? Je ne sais plus ce qu'a répondu la candidate socialiste mais il n'était pas question dans son intervention de l'essentiel, c'est-à-dire du bonheur, du plaisir, de l'épanouissement de soi, de la liberté... Certes, il y a longtemps que les questions philosophiques ne traversent plus les débats politiques mais j'en avais marre d'entendre que le temps libre n'était questionnable que du point de vue économique ; qu'il ne valait la peine, qu'à condition qu'on le passe sur des plages lointaines, au bord des barrières de corail et dans le mépris des populations locales...
    Bien sûr, les années Sarkozy sont au coeur de ce texte car d'une certaine manière, elles ont sur-ligné un dédain public pour la pensée. Un triomphe d'une vulgarité qui a cessé de se sentir honteuse et qui aimait s'afficher. Mais cela avait bien entendu commencé avant, et mon texte aime souligner une « joyeuse » continuité : Il aurait fallu que les chaussures de Roland Dumas coûtent un petit peu moins cher. Que Rose-Marie Guéant n'ait jamais acheté deux marines peintes par Andries Van Artvelt.
    Et puis cette litanie laisse parfois libre cours à une colère naïve que je n'ai pas voulu brider et qui circonscrit quelques incongruités de notre époque ! (Raffarin, premier ministre qui cite la chanteuse pour midinettes, Lorie !) ; pointe, ailleurs, des aberrations devenues invisibles (Il aurait fallu qu'il n'existe pas de raviolis en boîtes. De carottes déjà râpées. Que la mention Vu à la télé n'ait jamais été déposée) ; des exigences oubliées (Il aurait fallu que l'école apprenne aux enfants à mieux écouter les voix. Que «former les oreilles» fasse partie du programme.) ; une meilleure défense de la qualité (Il aurait fallu apprendre à affiner ses goûts et trouver dégueulasse le Lipton Yellow)... ou rêve avec un peu d'humour à des modèles sociaux plus convaincants... (Il aurait fallu que Zinédine Zidane soit non seulement kabyle mais homosexuel et qu'il ait lu tout Georges Perec et tout Jean Genet.) Ce qu'il aurait fallu est une petite bille lancée à la base du grand échafaudage tordu... Quelques flagrants délits et quelques consignes à prendre en compte pour bâtir un monde un soupçon plus exigeant et donc meilleur. Qui réhabiliterait une certaine qualité de vie et mettrait au placard les ersatzs, les faux-semblants, les paillettes...
    CHRISTOPHE FOURVEL

  • Nous marchons souvent sur la neige.
    Nous apprenons à ne pas tomber. Puis un jour, à cause d'une lâcheté dans notre regard, nous sentons toute la profondeur qu'il y a dessous. Nous comprenons que c'est l'eau qui porte nos pas et que cette eau est celle des larmes qui ne sont pas venues jusqu'à nos yeux. On voudrait sentir la terre sous l'épaisseur glacée. On voudrait tout pleurer d'un coup; les larmes d'une vie passée à sourire sans bonheur.
    J'ai renoncé à changer de nom.
    Je suis parti à Lisbonne pour le cloître de Belem, le fado et les syllabes chuintantes; pour l'ennui et la lumière délicate sur les statues du palais Frondera. Mes cheveux ont recommencé à pousser. Je suis rentré chez moi, au bord du lac. Il s'était écoulé douze jours.

  • Janik Coat et Christophe Fourvel ont uni leur talent pour offrir aux enfants une jolie allégorie sur l'existence et le temps qui passe. Le texte, tout en sensibilité, est illustré de façon si malicieuse que les thèmes de la vieillesse et de la mort deviennent plus facile à aborder avec les petits. Si Papa Ours se sert toujours à boire le premier, c'est parce qu'il est le seul, dans la famille Ours, à pouvoir soulever la cruche pleine d'eau.
    Quand il s'est servi, celle-ci devient plus légère et Maman Ours parvient à son tour à l'empoigner. C'est ensuite aux enfants de pouvoir se servir. L'aîné d'abord, bien sûr, et ainsi de suite jusqu'au plus petit. Rituel immuable ? Certainement pas ! Le temps s'écoule et tandis que la force des plus âgés décroît, celle des enfants grandit. La cruche, elle, est la seule à rester la même. Elle passe de main en main mais dans un ordre que la vie nous impose de changer.
    Car il en va toujours ainsi, jusqu'au jour où... Les parents disparaissent et les enfants s'en vont ailleurs, rejouer le rituel des repas familiaux.

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