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  • Y revenir

    Dominique Ané

    Y revenir est un récit dans lequel Dominique Ané sonde la relation qu'il entretient avec sa ville natale : Provins (Seine-et-Marne), où il a vécu son enfance et son adolescence. Il tente de comprendre pourquoi ce lieu, par-delà les années, ne cesse de le hanter tout en le confrontant à un sentiment double : attirance et répulsion pour la ville fortifiée, « imbue de son passé », « cernée de champs de betteraves », d'où suintent l'ennui et une sensation de bout du monde.
    Comme l'écrit Dominique Ané, « la plaine désole et isole », mais elle est peut-être à l'origine de la mélancolie qui fait le style si particulier de ses chansons et de son univers musical. Le récit, une succession de sensations, d'images, de portraits, de faits qui ont marqué l'enfant et l'adolescent, révèle l'intégration difficile d'une famille communiste venue des montagnes de l'Ariège et l'expérience de l'enfant unique confronté à sa fragilité et à la singularité du monde qui est le sien.
    C'est avec l'apprentissage du chant, de la voix et de la musique que l'adolescent va trouver sa place et exister enfin, loin de toutes les peurs. Puis la rencontre avec Vincent, l'ami par qui tout arrive, et la création de son premier groupe vont décider de l'avenir du jeune Dominique. Y revenir, c'est un voyage accompli à rebours, c'est ausculter, plus de vingt ans après, les lieux, les êtres rencontrés, les sentiments éprouvés, une ville à laquelle le musicien a consacré deux chansons, Rue des marais et Les terres brunes.
    Pour dénouer le fil, il fallait un vrai retour à Provins. Ce livre est aussi le récit d'un concert donné en mars 2011 au pied des remparts et qui réserva à l'auteur d'étranges surprises et quelques révélations, confirmant que la mémoire et le lien à l'enfance sont l'endroit de curieux paradoxes.

  • Regarder l'océan

    Dominique Ané

    En quelques textes brefs qui se répondent et s'éclairent, Dominique Ané dresse le portrait d'un jeune homme à la mèche rebelle, qui lui ressemble. Il le saisit au moment où il est en train de se construire, de s'interroger et de s'affirmer face aux différents choix de vie qui s'offrent à lui.
    Il questionne sa relation aux lieux, la dualité entre la « presque ville » d'où il est originaire (Provins, dont il parle dans Y revenir) et la campagne où il passe ses vacances avec ses parents, non loin de l'océan. Il insiste aussi sur la relation au corps, son propre corps qu'il met à l'épreuve et parfois à nu, et celui des autres, qui le trouble et le fascine.
    Ce récit est aussi un livre des premières fois, des expériences fondatrices, plus ou moins heureuses : la rencontre avec les filles, les chagrins, la colère, la mort côtoyée une nuit, et toujours la peur devant la vie à venir.
    La détermination à devenir musicien et chanteur est l'endroit où converge tout le livre, là où il puise le courage.
    Il découvre les expériences de groupe, les tournées, les nuits à l'hôtel. En disant sa relation singulière à la voix, on comprend d'où lui vient le goût des mots, le plaisir de nommer les choses.

  • Mont blanc

    Fabio Viscogliosi

    Fabio Viscogliosi revient sur l'événement qu'il évoquait sans le nommer dans Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit, la mort de ses parents dans « l'incendie du 24 mars 1999 sous le tunnel du mont Blanc » qui fit 39 victimes. L'accident, l'enquête, les conclusions du juge d'instruction, les articles de presse, le procès et la façon dont une société entière s'empare de l'événement sont au coeur du récit, mais surtout la réalité intime et quotidienne à laquelle le narrateur doit faire face : vider la maison de ses parents, débroussailler le jardin à l'abandon, rendre visite à l'avocat, tenter d'ouvrir une malle récalcitrante, et se trouver confronté à de nombreux signes et coïncidences qui viennent réinterroger les circonstances de la mort de ses parents, à jamais un mystère. Fabio Viscogliosi, dans ce récit mobile, tendu et tendre à la fois, sonde les variations de sa pensée ainsi que ses différentes humeurs pendant les années qui ont suivi, mais dit aussi son retour au monde et son désir de vivre.
    Pourquoi a-t-il la sensation d'être désormais poursuivi par le mont Blanc, véritable personnage qu'il érige en métaphore littéraire ? Qu'est-ce qu'appartenir à la communauté des orphelins et s'apparenter à David Copperfield ? Pourquoi, à l'heure où ses parents disparaissaient, il achetait l'album de Kraftwerk, Autobahn ? Et surtout quel sens faut-il voir dans le fait que son père et sa mère sont morts ensemble, « en amoureux », précisément à la frontière qui relie la France et l'Italie, pays de l'origine ? Autant de questions avec lesquelles l'auteur chemine en compagnie de Borgès, Kerouac, Daumal, Fitzgerald ou Cary Grant, Annie Ernaux ou Wim Wenders, dont la présence et la façon d'interroger le monde font écho à la traversée puissante et bouleversante que nous livre Fabio Viscogliosi.

  • Maures

    Sébastien Berlendis

    Ces images d'une adolescence au soleil continuent de modeler mes désirs et mon imaginaire. Je me construis dans les souffles chauds, l'horizon bleu, le sel marin. » Entre ombre et lumière, Maures est une plongée en adolescence dans une pinède au bord de la mer. L'écriture impressionniste de Sébastien Berlendis dit le vertige des sensations, la découverte du corps des filles, et l'inquiétude devant les disparitions à venir.

  • C'est la dernière nuit d'un homme, qui a trouvé refuge dans une maison tombant en ruines, sur le plateau d'Assy dans les Alpes. Il est arrivé d'Italie et son corps peine à respirer. Il s'essouffle et s'asphyxie. Sa toux vient de loin, de l'enfance, où se déclarent les premières crises d'asthme.
    Dans ce récit aussi sensuel que poétique, le narrateur, le temps d'une nuit, se souvient. Des années d'adolescence et des séjours dans les centres thermaux, des maisons de repos, au bord des lacs du Nord de l'Italie. Il se souvient aussi de la maison natale de Bracca, village lombard exposé à l'humidité, du père, émigré du sud, qui abat des arbres, et de la mère qui apporte dans la forêt le repas de midi.
    Il y a aussi l'oncle tant aimé, qui quitte les bois de Bracca pour le port et la ville de Trieste, ville de tous les fantasmes, puis émigre vers l'Amérique, permettant à ceux qui restent de rêver d'un ailleurs comme d'une consolation.

    Une dernière fois la nuit est un livre des routes, des chemins, des lieux, des paysages, de la fuite possible. Mais il est avant tout un livre du corps. Le corps traversé par les crises d'asthme, les vertiges, les fièvres, les bronches qui suffoquent, le rythme cardiaque qui s'accélère, l'ivresse et l'angoisse. Le corps caressé par la lumière et la mer, l'Adriatique toujours tiède, qui agit comme un baume, allège les douleurs, permet aux poumons de se calmer. Le corps de Simona, la première femme aimée, et la révélation du corps des femmes de Trieste, dans la violence et la beauté du désir.

  • Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit est un récit à multiples facettes, un kaléidoscope qui, par petites touches, dresse le portrait d'un homme de quarante ans vivant en France, fils d'immigrés italiens, enfant du rock tout autant que de Magritte ou Laurel et Hardy. Dans le grand catalogue sensible qu'est son récit - une suite de textes aux titres intrigants -, Fabio Viscogliosi convoque avec tendresse ceux avec qui il dialogue depuis toujours et lui permettent d'interroger le monde : saviez-vous que Picasso admirait la fragilité des chauves-souris ? Que Buster Keaton portait des chaussures bien plus grandes que ses pieds ? Que Georges Simenon rêvait d'une belle urne rouge vif pour accueillir ses cendres ? Franck Sinatra, Bob Dylan, Alfred Hitchcock ou Eddie Cochran.
    Autant d'hommes illustres qui s'invitent également dans l'univers de l'auteur, ne faisant que passer mais déposant l'épaisseur de leurs mystères ou la singularité de leurs pratiques et de leurs questionnements.
    Mais ce qui fait que le livre de Fabio Viscogliosi est extrêmement attachant est la façon dont il évoque aussi l'enfance et la figure des parents dont on comprend qu'ils ont disparu brutalement un jour de printemps. La mère, mais aussi et surtout le père à qui « il donnait souvent la main » sur les chantiers, pour poser un cumulus, fixer un portail, déboucher des toilettes ou souder de la tuyauterie, et avec qui il entretenait une relation profonde et complice.
    L'écriture de Fabio Viscogliosi donne à la beauté du geste d'un plombier italien autant de force que celle d'un cinéaste ou d'un peintre de renom.
    C'est aussi la disparition et le poids de la perte qui traversent ce livre, emprunt d'humour et de mélancolie.
    Questionnement sur l'absurde, la force du lien, la nature du bonheur, le récit de Fabio Viscogliosi est fait des petites choses du quotidien, d'infimes détails révélateurs, montrant toujours l'envers du décor. Et c'est ainsi que le lecteur prend une place centrale dans ce texte, parce que Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit parle de lui, avec des mots justes et un style délicat emprunt de pudeur, de sa propre traversée, de ses jours et de sa nuit.

  • Apologie du slow

    Fabio Viscogliosi

    Le précédent récit de Fabio Viscogliosi, Mont Blanc - dans lequel il revenait sur l'accident sous le tunnel du Mont Blanc qui a coûté la vie à ses parents - s'achevait sur une phrase annonciatrice : " J'avais rendez-vous avec la vie, je ne voulais surtout pas la faire attendre. " En une succession de textes brefs, l'auteur nous dit aujourd'hui dans Apologie du slow comment il se laisse reprendre par " sa pente " naturelle, faite de la joie et l'énergie retrouvées après la traversée du deuil, attentif à ce qui " dans sa vie, lui apparaît essentiel ".
    Fabio Viscogliosi poursuit une entreprise romanesque faite de rêveries et de distorsions entre réalité et fiction, et nous propose une suite de récits aussi ludiques qu'inventifs, aussi pudiques que burlesques, fragments d'existence avisés et électriques où l'ordinaire devient épopée.
    On roule beaucoup dans ce livre, version speed ou slow, en train, en voiture, sur un tandem, sur des routes françaises, italiennes, suisses ou mexicaines, seul, avec le fils, le père, des amis d'enfance ou des passagers de fortune. On y côtoie des peintres, des écrivains, des cinéastes. On s'interroge sur la vitesse, le vertige de l'infini, l'illusion, et comment le hasard se transforme en destin. Et comme toujours, chez Fabio Viscogliosi, on découvre le fil quasi magique qui relie chaque situation dans l'imaginaire de l'auteur. Ainsi quel rapport entre son oncle, le pont de la Guillotière à Lyon et Pasolini ? Pourquoi Errol Flynn s'invite-t-il dans la confection d'une sauce tomate à l'italienne ? Quel point commun entre un plongeon dans le lac Léman, un couple de moineaux et un tableau de Gauguin ?
    Apologie du slow serait un manifeste tissant une suite de " tableaux en cascade " qui ricochent, miroitent, se jouent de l'apparence des choses, explorent ce qui est double, en un grand jeu avec le lecteur où il n'est pas étonnant qu'apparaissent Mondrian, Kafka, Jérôme Bosch ou Godard en personne, puisque, chacun à sa façon, a exploré l'art du faux-semblant.
    Une façon très originale qu'a Fabio Viscogliosi de poursuivre une oeuvre littéraire en forme d'autoportrait jubilatoire à double fond.

  • Il s'agit d'un voyage en Italie, le pays de l'origine, sur les traces des ancêtres du narrateur, immigrés en France. Il s'agit aussi d'un voyage amoureux à rebours, dans le souvenir de la femme aimée et perdue. Ces deux itinéraires se croisent sur les routes de Lombardie ou de Calabre, dans l'estuaire du Pô, dans les pensions de famille de Rimini, à Ferrare ou à Rome. Ou dans le village de Craco où vécut Louis, le grand-père.
    Dans ce récit tendre et poignant, Sébastien Berlendis nous invite à une traversée des lieux en un long itinéraire sensuel où affleurent des images, des noms, des visages et des paysages comme s'il s'agissait de photographies cadrées avec l'urgence du désir.
    Le lecteur, une fois immergé dans le texte, ne peut s'en extraire, tant il est doux de se laisser conduire, de visiter les ruelles, les cours, les bords de mer, les forêts, de se glisser entre les draps des chambres d'hôtel, de découvrir les corps, les nuques, les passantes, de rencontrer au détour d'une rue Jean-Louis Trintignant ou Vitorio Gassmann, ou la famille des aïeux dont le nom Berlendi s'est depuis changé en Berlendis.
    Au fur et à mesure que le narrateur fixe les images de ce pays tant aimé, la route se charge de senteurs, de lumières, et du poids de la mélancolie, révélant une gamme de sensations envoûtantes portées par une langue poétique et charnelle.

  • Monde sans oiseaux

    Karin Serres

    « Petite boîte d'os » est la fille du pasteur d'une petite communauté vivant sur les bords d'un lac nordique, dans des maisons de bois multicolores. Romantique et sensible, elle se voit en Jo, l'une des quatre filles du docteur March.
    Si son père est plutôt philosophe et pragmatique, sa mère, plus fantasque, oublie sa fille dans son landau ou se baigne dans le lac glacé les nuits de peine lune. Son frère, sombre et violent, préfère vivre avec ses chiens et revenir à l'état animal.
    Dans ce monde à la beauté factice, fait de senteurs d'algues et d'herbes séchées, se profile le spectre d'un passé enfui où vivaient des oiseaux, une espèce aujourd'hui disparue. Le lac, d'apparence si paisible est le domaine où nagent les cochons fluorescents, nouvellement trafiqués par les éleveurs en mal de rentabilité et d'expériences.
    Mais « Petite boîte d'os » est rayonnante et folle d'amour pour le vieux Joseph, revenu au pays après le déluge, enveloppé d'une légende troublante qui le fait passer pour cannibale... C'est avec Joseph qu'elle apprend la vie : faire du feu, cultiver son jardin, préparer les mouches pour la pêche, et plonger dans le lac sans déranger les morts.

    C'est là l'une des plus belles trouvailles de ce roman poignant et envoûtant : au fond du lac, dernière demeure des membres de la communauté, repose une forêt de cercueils ajourés pour que les corps retournent à l'eau du lac, finissent mangés par les poissons et les cochons fluorescents, avant qu'à leur tour, ces derniers soient consommés par les humains...

  • Tanger 54

    Mona Thomas

    Qui est l'auteur du dessin que l'acteur Gérard Desarthe achète sur un marché normand en juillet 2010 ? D'où vient ce pastel figurant un jeune arabe ? Le nom de William Burroughs y est-il inscrit comme une signature ou comme une dédicace ?
    Mona Thomas, amie de l'acteur et critique d'art, flaire aussitôt l'énigme et mène l'enquête, intriguée par des indices aussi mystérieux que prometteurs. Pourquoi ce portrait a-t-il fait un si long trajet et n'est répertorié dans aucun catalogue ? Mona Thomas se voit embarquée dans le Tanger des années 1950, lieu d'élection de la Beat Generation, qui y vivait alors une aventure artistique hors du commun où paradis artificiels, prostitution, homosexualité, fêtes et rencontres se mêlaient dans une apparente harmonie. Elle y croise, parmi tant d'autres, l'écrivain américain Paul Bowles, revisite l'oeuvre et l'existence torturée de Francis Bacon, et approche Ahmed Yacoubi, jeune peintre et modèle tangérois vers qui tout converge.
    La quête de Mona Thomas est devenue un livre haletant, séduisant, qui interroge la vie au coeur de la création artistique, la place du modèle et celle du mécène, l'amour et sa part d'autodestruction, et dit une époque et un contexte où, pour 500 pesetas, on préférait s'offrir un garçon plutôt qu'un tableau. Elle pose également des questions essentielles : comment authentifier une oeuvre ? Qui décide de sa valeur ? Comment considérer les « rebuts » de l'artiste ?
    Mais alors, qui est l'auteur du dessin ? L'hypothèse que propose Mona Thomas est pour le moins audacieuse et porte le lecteur vers un épilogue sidérant et lumineux.

  • L'héroïne de ce premier roman inventif et très original est, à l'aube de sa trentième année, future docteur en mathématique et elle se souvient de son existence fantasque et tourmentée dans une famille brisée. Brisée certes par l'alcoolisme de la mère, mais atypique et troublante, vivante et attachante, dont le père dissimule un secret et le frère finit par fuir.
    La jeune narratrice est la seule qui résiste grâce aux personnages des romans qu'elle lit avec frénésie, Alice en tête, et qui l'emportent dans un monde parallèle où la beauté, l'énergie, la complexité des sentiments lui sont révélées et l'arrachent à un quotidien où la mère, digne infirmière bien sous tous rapports le jour, devient « la Reine » chaque soir à minuit. Reine de sa descente aux enfers, enfermée dans ses subterfuges, ses humeurs mauvaises, ses attendrissements, ses regrets.
    La beauté du roman de Julien Dufresne-Lamy réside dans l'écriture et le regard - décalé et souvent drôle - que la narratrice pose sur le monde. Tout semble léger, rien n'est ordinaire sous la plume de l'auteur, dont la lucidité et l'humour, dont la singularité du style, dont le goût du jeu font de ce livre une gourmandise, et transforment chaque membre de la famille en héros de conte.
    On croise dans ce roman Britney Spears, Calamity Jane, la Princesse de Clèves, Emma Bovary, Bardamu ou le Petit Nicolas, pour ne citer que quelques-unes des figures évoquées. Et on assiste à la construction d'une enfant, puis d'une adolescente, qui sera enfin capable, une fois devenue adulte, de se libérer de son histoire.

  • La plume de l'ours

    Carole Allamand

    Depuis cinquante ans, le cas de Camille Duval préoccupe les spécialistes de la littérature. Pourquoi l'écrivain suisse à succès s'est-il exilé en Amérique après la mort étrange de sa femme et une sinistre affaire de censure ? Que s'est-il passé pour qu'il revienne sur le devant de la scène après douze ans de silence, renouvelle radicalement son style, et devienne le génie qui bouleversera à jamais le genre romanesque ? Lorsqu'elle entame ses recherches, Carole Courvoisier est loin de se douter qu'elle se lance dans la quête la plus folle de l'histoire des études littéraires. Au fil de témoignages troublants et de théories scandaleuses, l'héroïne de ce polar biographique, accompagnée par Jasper Felder, un jeune vétéran de la guerre d'Irak, est embarquée dans un road movie à travers une Amérique insolite et sauvage, de Manhattan jusqu'en Alaska où la rencontre d'un grizzly permet fi nalement de découvrir la vérité. La plume de l'ours est un récit truculent, ludique et palpitant, qui plonge son lecteur dans les eaux du fleuve Hudson, les décombres des Twin Towers ou les coulisses d'un campus mormon, et prouve avec humour et impertinence que l'étude des ours et celle de la littérature peuvent faire sacrément bon ménage.

  • Léman

    Mona Thomas

    Léman est une conversation au téléphone entre un homme qui vit retiré sur la Riviera suisse et une amie au loin. Dans la liberté de l'échange, l'habitant du palace évoque les dessous du cinéma, les soirées parisiennes où l'on boit trop, l'artifice de la sociabilité, comme il parle de son enfance au bord du lac ou d'une existence qui le tient à l'abri des passions mais l'isole du monde. Car le trouble qui le fait parler, c'est un amour perdu, follement rêvé, qu'il revisite pour en comprendre la violence et la vivacité du désir.
    Comment ne pas se croire prédisposé à la grande solitude quand on a été le petit garçon en tricycle roulant sur la moquette des couloirs du film de Kubrick ? Au bout du fil, les paroles amies apaisent moins le tourment qu'elles ne relancent la réflexion d'un homme hanté par la trahison, séduit et sans doute abandonné. Car le véritable objet du récit est l'amour, sous toutes ses formes et dans tous ses questionnements. Que perd-on quand on fuit l'être aimé ? Aimer peut-il s'associer à la haine ? En quoi la passion diffère quand on est homosexuel ? L'amour et le sexe doivent-ils être dissociés ? Comment rester amoureux et oublier ?
    Les digressions se déclinent sans tabous, sur un mode qui permet de se moquer de soi-même, toujours dans une lucidité implacable. Tout est évoqué de la sentimentalité, de la virilité, de l'homophobie, de l'érotisme et de la prostitution. Tout se dit dans l'amitié qui passe comme un souffle entre les deux protagonistes, les éclaire et fait de ce dialogue un livre doux et venimeux, d'une grande finesse d'esprit, élégant et percutant.

  • La bibliothèque du docteur Lise est l'histoire d'un cancérologue, de nos jours, à Paris, qui vivrait moins bien, qui soignerait moins bien sans la compagnie des livres. Pas tout à fait récit, pas tout à fait essai ni roman, ce texte généreux et inventif à l'humour vif met en scène le docteur Lise dans son quotidien hospitalier, face aux malades, aux familles, aux questions graves parfois inconvenantes que posent toutes les étapes de la maladie.
    C'est avec l'aide de grands écrivains comme Philip Roth, Thomas Bernhard, Norman Mailer, Céline, Tolstoï, Henry James, Cormac Mac Carthy, Malcolm Lowry, Franz Kafka ou Robert Antelme (pour n'en citer que quelques-uns) que le médecin approche au plus juste l'âme et le corps humain et saisit de l'intérieur les incarnations de la douleur, la peur, la honte, la frustration, la déchéance mais aussi le désir, le sexe et le scandale de la mort. De même, le docteur Lise mesure le point commun entre l'art de soigner et l'art d'écrire : l'absence de jugement, qui fait que chaque patient se doit d'être « considéré comme une personne, voire un personnage, et pas uniquement un malade ».
    Mais outre le fait que la littérature aide le docteur Lise à mieux soigner, elle étanche aussi le besoin de poésie et de beauté de cette femme de cinquante ans, cigarette aux lèvres, dissidente à sa façon, que la machine hospitalière pourrait broyer. Peu disposée à se soumettre aux discours dominants que subit la profession et aux conditions de travail parfois irrecevables, le docteur Lise, en brandissant la voix et le souffle des écrivains, donne vie et sens à chacun de ses gestes, et un visage à chacun de ses patients.

  • En chantier

    Yves Hughes

    L'ouverture d'un chantier de construction devant ses fenêtres incite le narrateur de En chantier à se remettre à son travail de romancier. L'écriture redevient possible et progresse alors au même rythme que le chantier. Jour après jour, avec une régularité obstinée, et une fascination bientôt obsessionnelle. D'un côté un homme qui vit seul, reçoit son fils adolescent une fin de semaine sur deux, et parfois une amante fugitive ; de l'autre, des ouvriers qui travaillent ensemble, exposés aux quatre vents, avec des machines, des camions, et une énergie physique et virile. Au fil du temps, l'écrivain entretient un dialogue imaginaire avec les hommes du chantier, qui deviennent son unique horizon, en installant sur son balcon un grand tableau sur lequel il note toutes sortes d'informations, jusqu'aux résultats du tour de France dont il les informe étape par étape... Et c'est cette relation impossible entre ces êtres qui, chacun dans leur domaine, construisent une oeuvre, qui donne à ce roman très original toute sa densité. Quand le romancier est contraint d'abandonner son poste d'observation pour partir en vacances avec son fils et pêcher dans les lacs de Haute-Loire, l'écrivain devient alors pleinement un père. Se joue ici une autre relation, celle d'un père avec son garçon, qui s'invente dans une nature et une façon de vivre au plus dépouillé, mais aussi au plus profond. D'une écriture précise, directe et très fluide, En chantier est un roman qui interroge ce qui sépare ou unit les hommes, questionne la place du masculin et dit l'impossibilité de communiquer entre différents mondes, dans une société contemporaine rongée par l'enfermement. En plus d'un humour discret, un vrai suspense s'installe au fil des pages habilement construites, puisque la fin du chantier approche et qu'on se demande comment le narrateur-écrivain va supporter l'idée de réintégrer une vie de solitude.

  • Méandre

    Yves Hughes

    Mortimer n'a jamais su déchiffrer l'expression du visage de sa mère, ni d'aucun être humain. Il souffre du syndrome d'Asperger et a 36 ans.
    Il partage une vie ritualisée entre Paris et la Normandie. Chaque week-end, il rejoint un hameau près d'un méandre de la Seine et y retrouve deux couples de voisins qui élèvent poules et oies. Il nage tous les jours, va voir passer le même train, à heure fixe, écoute Khatchatourian et lit Pascal.
    La vie se décline paisiblement. En tout cas en apparence. Cette existence un peu mécanique, sans affect, n'a pas encore basculé.
    Jusqu'à ce qu'il rencontre un ancien copain de lycée qui entraîne une équipe de badminton. Mortimer va se découvrir une véritable fascination pour le volant aux trajectoires singulières qui le ramènent à la philosophie de la géométrie de Pascal. Cette fascination va bientôt obséder Mortimer et le pousser à changer de vie. Avant de sombrer dans une folie aussi discrète qu'effrayante et de commettre l'irréparable.

  • "Ici au moins, il est au chaud.
    Ici au moins, il est payé, nourri, blanchi.
    Ici au moins, il a du travail.
    L'enfermement le fait souffrir certes, mais pense un peu à tous ceux qui souffrent vraiment.
    Ceux qui n'ont plus rien.
    Alors que toi, tu as une situation et un toit où dormir, ça n'est pas rien tu sais.
    Et tu oses te plaindre. »

  • Franck

    Anne Savelli

    Franck est né en1968. Enfance et famille d'accueil dans le Nord. Apprenti en pâtisserie à Paris. Puis Gare du Nord, Jourdain, Oberkampf, Les Halles, la vie dans les squats, les bars, les halls de gare, les stratégies pour faire la manche, la réalité de la marge. Après c'est Fleury-Mérogis, le quotidien de la cellule et du parloir, Béthune ou Lille, les maisons d'arrêt, le juge, le tribunal.
    La narratrice de ce récit est la femme qui a aimé Franck, qui l'a soutenu, l'a visité en prison, a été le témoin de son errance et de sa chute. Celle qui a pris le métro, le bus, le train, voyagé des journées entières pour trente minutes de parloir, celle qui a réuni les papiers, fait des colis, déjoué les tracas avec l'AP (Administration pénitentiaire), celle qui a eu peur, qui a attendu, espéré. De ville en ville, de rues en montées d'escaliers, de chambres d'hôtel en cours d'immeubles, de couloirs en guichets, elle témoigne, observe, se souvient, écrit dans une langue tendue, acérée et visuelle, à la poésie parfois brûlante et approche au plus juste le sentiment de vertige, de solitude et de violence contenue dans les villes.
    Franck est un livre qui dit la trajectoire d'un homme indésirable, qui n'a pas su trouver sa place mais a seulement tracé sa route dans des lieux hostiles et provisoires, poussé à la fuite, à la rue, à l'échec, traînant un sac qui contient toute son existence : lettres, photos, papiers, minicassette et quelques livres, dont Le vieil homme et la mer d'Hemingway.
    Mais plus qu'un récit attaché à la seule vie de Franck, c'est aussi un livre qui dresse le portrait d'une société tout entière en posant avec force la question de l'homme chassé et celle de la prison : comment elle agit sur les hommes, comment elle humilie, soumet et interdit à ceux qui se retrouvent entre ses murs de se construire une vie future.

  • No présent

    Lionel Tran

    No présent s'ouvre sur une gueule de bois. Nous sommes en 1990, le narrateur vient d'obtenir son bac et régurgite les années 80, marquées par Margaret Thatcher et Action directe, la dictature de la Bourse et l'élection de François Mitterrand, alors que les médias commencent à résonner du fracas de la guerre économique. Lui revient aussi en flash-back son enfance dans une HLM de Vaulx-en-Velin, avec une mère soixante-huitarde qui reçoit à la maison amants et militants, exige de ses enfants qu'ils justifient idéologiquement chacun de leurs choix, et leur dit regretter de ne pas s'être fait avorter, ignorant que le monde allait tourner si mal.
    Dès lors, que faire de son existence dans ce contexte de violence et d'héritage brouillé ? Devenir « esclave dans le tertiaire », choisir le terrorisme ou renoncer à tout statut social et sauter dans le vide ?
    Avec d'autres enfants déboussolés de la classe moyenne décidés à « ne pas entrer dans le rang », le narrateur crée un collectif, Tabula rasa, au coeur du quartier de la Croix-Rousse de Lyon, et squatte un atelier dans lequel chacun s'invente un monde sans entrave ni responsabilité, censé être dédié à la création. Mais le projet artistique se transforme en une vaste fumerie de joints que Lionel Tran met en scène avec une lucidité glaçante. C'est une galerie de portraits impressionnante de réalisme que dresse l'auteur, n'épargnant aucun des travers, aucune des névroses dont souffre chacun des protagonistes. L'écriture, nerveuse, habitée, percutante est de celle qui laisse des traces et des images indélébiles, et recrée sous les yeux sidérés du lecteur la noyade d'une génération qui n'a pas même conscience de la force tragique et comique qu'elle dégage.
    Dans cet environnement nihiliste, le narrateur s'oblige à écrire quotidiennement, tente de raconter l'irracontable, approche la folie, avant de prendre conscience, in extremis, que l'absolu qu'il cherchait n'existe pas. Pour s'extraire de cet engrenage destructeur, il témoigne, invente une langue de l'urgence et de la survie aux accents post-punk et nous tend le miroir inquiétant d'un monde qui dévore ses enfants.

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